Depuis des décennies, les entreprises organisent leurs chaînes d’approvisionnement en privilégiant l’efficacité, en s’approvisionnant là où les prix sont les plus bas et en livrant leurs produits « juste à temps ». Pourtant, le monde a changé, et avec ces évolutions sont apparues de nouvelles règles et de nouvelles possibilités commerciales, alors que les chefs d’entreprise repensent leurs stratégies afin d’assurer la circulation des marchandises malgré les perturbations.
« Nous avons commis une erreur lorsque nous avons commencé à penser que l’efficacité était synonyme de sécurité », a déclaré Kristupas Vaitiekūnas, vice-ministre des Affaires étrangères de la République de Lituanie. « Nous pensions que les échanges commerciaux se poursuivraient indéfiniment, que les contrats seraient toujours respectés et que les interdépendances suffiraient à éviter les conflits. » Ces certitudes ont depuis été remises en question, a fait remarquer M. Vaitiekūnas.
Son allocution d’ouverture a donné le ton à la table ronde intitulée « Navigating Resilient Supply Chains in an Era of Global Disruption » (« Assurer la résilience des chaînes d’approvisionnement face aux perturbations mondiales »), qui s’est tenue dans le cadre de la 20e édition du Toronto Global Forum, organisé par le Forum économique international des Amériques (IEFA). La discussion a porté sur les stratégies que les entreprises peuvent mettre en place pour se préparer à faire face aux chocs tout en poursuivant leur croissance, ainsi que sur le rôle que les investissements dans les infrastructures et les politiques gouvernementales peuvent jouer pour soutenir ces efforts. Intervenants :

Sharon Haward-Laird, chef de groupe, Services bancaires aux grandes entreprises au Canada et Solutions intégrées Amérique du Nord, et cochef, Services bancaires Particuliers et entreprises au Canada, BMO Groupe financier

Rob Ritchie, vice-président à la direction, Ingrédients alimentaires et industriels pour les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine, et Réduction de la teneur en sucre, Ingredion

Roelof-Jan (RJ) Steenstra, président et chef de la direction de l’Administration portuaire de Toronto

Julien Baudry, vice-président, Affaires stratégiques et communications, Port de Montréal

Amir Atri, vice-président, régions de l’Ouest, du Centre et de l’Atlantique du Canada, GardaWorld Security Canada

Martha Harrison, associée, cochef du groupe Droit du commerce et de l’investissement international, McCarthy Tétrault (modératrice)
Intégrer la résilience dans les plans de croissance
Les récentes perturbations mondiales ont mis en évidence les risques d’une dépendance excessive à l’égard d’un seul fournisseur, d’un seul pays ou d’un seul marché. Qu’il s’agisse de l’énergie, des matières premières essentielles ou de la production, une concentration accrue peut rendre les chaînes d’approvisionnement vulnérables aux pressions géopolitiques et économiques.
Au sein des entreprises canadiennes, la prise en compte de ces vulnérabilités fait de plus en plus partie intégrante de la planification à long terme. Sharon Haward-Laird a déclaré que les clients de BMO avec lesquels elle s’est entretenue intègrent la résilience dans la conception de leur stratégie, au lieu de la considérer uniquement dans une optique de planification en prévision de catastrophes. Elle a souligné que la gestion des chaînes d’approvisionnement est devenue une préoccupation bien plus importante pour les hauts dirigeants dans le contexte des récentes perturbations mondiales. « Maintenant, elle peut parfois compromettre un partenariat », a-t-elle déclaré.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le fournisseur mondial d’ingrédients Ingredion s’appuie sur un réseau de fabrication régional. « Au lieu de dépendre d’une seule grande usine pour approvisionner ses clients partout dans le monde, l’entreprise exploite plusieurs installations réparties dans les régions qu’elle dessert », a expliqué Rob Ritchie. Ce système donne à l’entreprise la souplesse nécessaire pour adapter sa chaîne d’approvisionnement et mettre en œuvre des plans d’urgence lorsque des perturbations commerciales ou des problèmes de transport entravent la circulation des marchandises.
Établir des liens pour favoriser la diversification
Alors que les entreprises canadiennes cherchent à diversifier leurs échanges commerciaux, Martha Harrison a déclaré qu’elles devaient prendre garde à ne pas introduire de nouveaux risques dans leurs chaînes d’approvisionnement. Amir Atri a abondé dans ce sens, en soulignant que, même si le recours à de nouveaux fournisseurs et itinéraires peut renforcer la résilience, la diversification exige également des organisations de tenir compte des nouveaux risques et des nouvelles dépendances qui peuvent découler d’une chaîne d’approvisionnement plus complexe. Le Canada n’a aucune prise sur ce qui se passe à l’étranger. En revanche, il peut prendre des mesures pour faciliter la circulation des marchandises à l’intérieur de ses frontières. Julien Baudry a déclaré que les entreprises devaient avoir l’assurance que les ports, les voies ferrées et les corridors commerciaux du Canada sont en mesure de faire face au volume croissant des échanges avec les marchés situés au-delà des États-Unis, soulignant ainsi à quel point il est important que les investissements dans les infrastructures restent en phase avec les ambitions commerciales du pays.
RJ Steenstra a souligné que les infrastructures de transport solides du Canada constituent un levier essentiel pour renforcer la résilience et la souplesse. Un meilleur maillage des voies commerciales à l’échelle du pays, notamment en s’appuyant sur les voies navigables des Grands Lacs, pourrait offrir aux entreprises davantage d’options pour acheminer leurs marchandises et s’adapter en cas de perturbations.
M. Baudry a encouragé les entreprises canadiennes à revoir leurs idées reçues concernant la distance et les coûts du commerce international, soulignant que, selon l’itinéraire et les modes de transport, l’expédition de marchandises à l’étranger n’est pas nécessairement plus coûteuse que leur transport par voie terrestre sur de longues distances en Amérique du Nord.
Concrétiser les plans d’investissement
M. Haward-Laird a expliqué comment les institutions financières peuvent aider les entreprises à financer les transformations nécessaires tout en gérant l’incertitude. Certains clients privilégient la souplesse financière et décident de reporter des placements, tandis que d’autres souhaitent être accompagnés pour gérer leur exposition aux prix des matières premières, aux taux d’intérêt et aux devises.
Une meilleure visibilité concernant l’approbation des projets peut aider les entreprises à mieux planifier leurs investissements à long terme et à obtenir plus facilement des financements. Les garanties gouvernementales et d’autres programmes peuvent favoriser davantage l’investissement en permettant un partage des risques, tandis que les banques apportent des capitaux et leur expertise en matière de mise en œuvre.
« Pour moi, c'est là que la magie opère au Canada », a-t-elle déclaré.